Qu’est-ce que la courbe de Phillips ?

La courbe de Phillips est une courbe reliant négativement l’inflation et le taux de chômage d’une économie. Autrement dit, cette courbe indique que plus les prix augmentent, moins il y a de chômeurs et inversement.

Chômage, salaire et inflation

L’idée selon laquelle une augmentation trop rapide des salaires réduit le nombre d’embauches et donc accroît le chômage est plutôt intuitive. Mais est-ce une réalité ? L’économiste britannique William Phillips montre que c’est, en effet, vérifié au Royaume-Unis entre 1851 et 1957. Cette relation négative entre le niveau des salaires et le chômage est appelée relation de Phillips.  L’économiste détermine même un taux de stabilité des salaires : si 5,5 anglais sur 100 sont au chômage, votre salaire n’augmentera pas d’un penny ! Il ne diminuera pas non plus, ce qui est rassurant…

Néanmoins les salaires sont rarement utilisés pour décrire une économie, on parle plutôt du niveau général des prix. Alors peut-on faire le lien entre chômage et inflation ? Oui, grâce à la courbe de Phillips de Paul Samuelson et Robert Solow, décrite en 1960. Ils établissent, en effet que dans les Etats-Unis des années 1960, un taux de chômage de 2,5% conduit à une stabilité des prix.

Concrètement, comment fonctionne la courbe de Phillips ?

La courbe de Phillips peut être schématisée ainsi : 

Courbe de Phillips
Courbe de Phillips

B est le point de stabilité : à ce taux de chômage, les prix n’augmentent et ne diminuent pas (ce taux de chômage d’équilibre est différent selon les économies). Si les prix venaient à augmenter, le taux d’inflation serait alors positif et nous serions au point A. La courbe de Phillips sous-entend donc que l’inflation réduit le chômage. Pourquoi ? Pour deux raisons :

  • grâce aux salaires : si tout coûte plus cher, alors le profit des entreprises augmentent et si les salaires n’augmentent pas autant, alors les travailleurs coûtent moins cher et donc les entreprises peuvent embaucher !
  • grâce à l’effet signal : une hausse des prix signifie potentiellement une hausse des profits des entreprises, elles cherchent donc à augmenter leur production en embauchant

Au delà du point B, l’inflation est négative, on parle alors de déflation : la baisse générale du niveaux des prix (une situation souvent redoutée !). Le risque étant la spirale déflationniste : la baisse des prix conduit à la baisse des prix ! En effet :

  1. la baisse du niveau des prix réduit les profits des entreprises qui sont contraintes de licencier, donc le chômage s’accroît ;
  2. la hausse du chômage contracte la demande sur le marché des biens, ce qui conduit à la baisse des prix ;
  3. et ainsi de suite.

La courbe de Phillips est un résultat important en macroéconomie, puisqu’elle incite les dirigeants à arbitrer entre niveau de chômage et inflation pour gérer l’état de l’économie de leur pays et favoriser l’un ou l’autre selon la conjoncture.

La courbe de Phillips dans la vraie vie

Une courbe née fin des années 1950

Après la Seconde Guerre Mondiale, les théories keynésiennes ont le vent en poupe. La courbe de Phillips ne déroge pas au principe. Keynes considère que l’économie doit se réguler grâce à la demande des consommateurs : vous, moi, tout le monde en fait. Les entreprises ne sont là que pour répondre à nos besoins. Donc :

  • Forte demande ⇒ les prix augmentent par la sacro-sainte loi de l’offre et de la demande, et : 
  • Forte demande ⇒ il faut embaucher pour y répondre  ⇒  le chômage diminue

Ainsi, les économies développées des années 1950 connaissent une inflation forte mais contrôlée, accompagnée d’un taux de chômage faible, ce qui correspond en tout point à la description de la courbe de Phillips.

Une courbe défaillante à partir des années 1970

Pourquoi n’entend-on plus parler plus souvent de la courbe de Philipps si elle fonctionne si bien ? C’est parce que tout s’écroule à partir des années 1970. Les économies des pays développés connaissent une situation inédite : la stagflation, un mélange d’inflation et de stagnation (ou croissance quasi-nulle). On assiste alors à une hausse du niveau général des prix ET une hausse du chômage. Tout le contraire de tout ce que je vous ai expliqué avant ! 

Qu’est-ce qui a changé ? La structure des économies. Dans les années 1970, l’ouverture progressive des économies au monde les rend dépendantes des autres, pour le meilleur et pour le pire.  Un exemple ? En 1973, un gros choc pétrolier survient, le prix du baril de brut explose et comme on ne produit pas notre propre pétrole en France, on subit la hausse du prix. Donc pour toutes les entreprises qui en dépendent pour leur production, et il y en a un sacré paquet, elles sont contraintes :

  1. d’augmenter les prix pour compenser la hausse du coût de production ⇒ inflation
  2. de licencier pour réduire les coûts de production ⇒ chômage

Ainsi, si l’inflation concerne principalement les biens nécessaires à la production, elle ne contribue pas à la réduction du chômage comme suggéré par la courbe de Phillips, bien au contraire !

La nouvelle forme de la courbe de Phillips

La courbe en sapin

Expliquer l’échec de la courbe de Phillips, c’est bien, mais dire que c’est simplement à cause de la mondialisation, c’est limité. Milton Friedman trouve une autre explication à cet échec : le comportement des agents économiques. Il introduit le concept d’illusion monétaire : si votre salaire passe de 1000 à 1100 € par mois, soit une hausse de 10%, vous êtes contents, mais si tous les biens que vous consommez augmente par la suite  10%, vous n’avez rien gagné en termes de pouvoir d’achat ; très vite vote vous vous rendez compte de l’entourloupe. Mais c’est ce petit laps de temps qui nous aurait fait croire que la courbe fonctionne. Heureusement cette illusion se dissipe dans un second temps. Pour Friedman, la courbe de Phillips ressemble plutôt à ça :    

Courbe de Phillips selon Friedman
Courbe de Phillips selon Friedman

Admettons que nous soyons dans une économie au point A et que l’inflation augmente. Les entreprises captent immédiatement cette hausse des prix en voyant leur profit augmenter. Les niveaux de salaire restant relativement stables dans un premier temps, les travailleurs coûtent moins cher à l’entreprise qui est incitée à embaucher. Donc le chômage baisse.

Jusque là tout se passe comme prévu par la courbe de Phillips.

Mais, et c’est là que Friedman entre jeu, les travailleurs se rendent compte dans un second temps que la hausse des prix sans hausse de leur salaire leur fait perdre du pouvoir d’achat (l’illusion monétaire se dissipe). Ils vont donc revendiquer des salaires plus élevés. Ce faisant, ils augmentent le coût de production des entreprises. Celles-ci vont alors réagir en réduisant les embauches. Et le chômage revient à son niveau initial. 

Donc pour Friedman les politiques keynésiennes ne créent que de l’inflation (par augmentation de la monnaie en circulation) et n’ont aucun effet sur le chômage à long terme. Donc il ne faut surtout pas faire ça ! Vous remarquez aussi qu’il existe un” taux de chômage naturel” qu’on ne peut éviter dans une économie et que Friedman estime autour de 3%. 

La courbe verticale

La courbe en sapin de Friedman montre que les agents réagissent à court terme mais que tout revient à l’équilibre à long terme. Mais si on comprend le principe, on ne devrait plus se faire avoir par l’illusion monétaire? C’est exactement ce que pensent Robert Lucas et Edmund Phelps à la suite des travaux de Friedman. Pour eux, à court comme à long terme la courbe de Phillips ressemble juste à ça :

Courbe de Phillips selon Lucas et Phelps
Courbe de Phillips selon Lucas et Phelps


Le concept pompeux derrière est la théorie des anticipations rationnelles. Cela signifie simplement que les agents économiques, vous, moi, sommes suffisamment rationnels et au courant du fonctionnement de l’économie pour ne pas se faire avoir par une hausse des salaires si elle s’accompagne d’une hausse des prix. Et effectivement maintenant vous ne pourrez plus dire que vous ne le saviez pas !

Conclusion : la courbe de Phillips, mythe ou réalité ?

Le juge de paix des différentes théories ce sont les statistiques. En 2018, l’INSEE a publié une note de conjoncture qui permet d’y voir plus clair.

Pour l’institut de statistiques, bien que moins nette qu’auparavant, la relation entre inflation et chômage n’a pas disparu ; en tout cas pas en France. Voici un graphique qui permet d’en attester :

Relation statistique entre chômage et inflation. Source : INSEE
Relation statistique entre chômage et inflation. Source : INSEE